Serenata était une splendide jument lusitanienne, grise, une beauté aussi grande que douce. Une grande dame !
Souvent même, je la vouvoyais... J'avais 23 ans, elle en avait 15. Elle était ma favorite dans l'écurie dans laquelle je travaillais à l'époque, en tant que soigneur et j'avais l'autorisation de monter souvent. C'était presque toujours elle avec qui je dansais en carrière ou en sortie... Car Serenata ne marchait pas au pas, ni au trot et au galop, elle dansait... Sa queue, toujours, comme une jolie manie, fouettant mollement mais en cadence le flanc gauche, puis le droit.
Je montais régulièrement plutôt le soir, après le départ des derniers visiteurs et cavaliers, et je prenais mon temps, surtout lorsque je n'étais pas de "corvée" de repas. Je la faisais belle ma Sérénette, des pieds à la tête. Sa belle tête aux grands yeux si doux...
Ce soir là, le moniteur et une amie à moi avait décidés de m'accompagner en ballade. J'étais ravie car nous rigolions beaucoup ensemble et chaque ballade était un pur moment de bonheur, loin de la sciure du grand manège couvert et des carrières.
Nous avons pris le même chemin que d'habitude, rien d'extravagant, la routine à quelque chose près. Alain devant sur Gino, Catherine derrière sur Goron et Serenata et moi, au milieu. C'est la place qu'elle affectionnait, un cul devant, vue de derrière... Même si derrière, Goron était entier ! Monsieur savait se tenir. Le parcourt n'avait rien d'athlétique et nous marchions presque nonchalamment en bavardant, écoutant les oiseaux se coucher et le pas de nos chevaux. Aucune tension, aucune crainte, le bonheur... Je me rappelle même avoir respiré l'odeur des genets... Il y en avait partout en ce début d'été.
Nous arrivions tout près du petit pont, le petit pont de pierre sans parapet qui enjambait un ruisseau de ronciers et d'arbustes. On y passait presque tous les jours. Ce jour là, Gino s'engagea dessus sans hésitation et Seranata suivit.
Elle suivit, marcha dessus et... Et ?
Je n'ai jamais vraiment su ce qui s'est passé, mes compagnons non plus, du moins pas tout de suite, plus tard....... mais ça a tout changé dans ma vie, tout.
Seranata a bronché et a soufflé très fort et ça m'a fait sursauter.
Je l'ai vu tourner ses oreilles vers moi et l'ai senti se tendre.
Tu m'avertissais de quoi, ma belle ?
J'ai posé ma main sur son encolure, sous sa belle crinière d'ibérique, là où c'est chaud et un peu humide, pour la rassurer de cette soudaine et, semble-t'il, irraisonnée terreur. Elle a explosée, littéralement, comme si deux couteaux lui avaient lardé les flancs, comme si je venais de lui asséner un terrible coup de cravache. Elle a poussé une sorte de grondement, je l'ai ressenti entre mes jambes... Elle s'est pointée très haut mais s'est assise sur ses fesses presque de suite. Elle est tombée violemment sur les jarrets... Moi, je n'ai pu que m'accrocher à ses crins et voir.
Voir tout ce qui se passait autour de nous deux.
Alain qui nous regardait avec une sorte d'étonnement.
Catherine qui ouvrait de grands yeux, le lit du vieux ruisseau, ses ronces, les cailloux, le bord du pont...
L'encolure de Serenata m'a frappée sur la pommette et j'ai vu 36 chandelles, je l'ai senti se soulever de l'avant, entendu le bruit de ses fers sur la pierre et nous sommes tombées en arrière, dans le lit du ruisseau vide d'eau.
Le choc a été terrible. Le bruit de branches qui craque que j'entendis lorsque ses 560 kg m'écrasèrent ne fut pas celui des petits arbustes poussant là, non ! c'était mon bassin qui venait de se briser.
La douleur ne fut pas immédiate, comme si le cerveau avait..."déconnecté". Mais lorsqu'elle vînt, ce fut l'enfer, une douleur comme jamais je n'en avais connu, comme jamais je n'avais pas imaginé que cela puisse exister de pareil, une douleur à en mourir... La vrille qui vous emporte dans une sorte de trou noir...
Lorsque je revînt à moi, Alain était à ma tête, le visage défait, il me claquait doucement la joue. L'autre était en sang. Catherine tenait les deux autres chevaux, et sa tête ressemblait à un masque tant elle était horrifiée. C'est alors que je l'ai vu Elle, sa tête, ses yeux, ses yeux...
J'ai cru que j'allais hurler mais j'arrivais à peine à respirer. Serenata était sur moi, ses épaules un peu en bas du niveau des miennes, de trois quart sur le dos et coincée par la paroi de pierres de l'entrée du tablier du pont. Son corps m'écrasait du thorax jusqu'aux jambes... Et elle me regardait en soufflant comme une forge, l'air de ses naseaux soulevant de petits nuages de poussière. Ses yeux avaient une expression atroce, un regard qui me hantera toute ma vie, il exprimait tout, l'horreur, la douleur, l'étonnement, et une sorte de fureur, de folie, mais une infinie bonté.
Ce regard me fixait avec une intensité presque transperçante. Je sentais les battements puissants de son coeur à travers la selle, tout son grand corps palpitait contre le mien meurtri, brisé, écrasé. Et chacune de ses inspirations bruyantes me causait une torture infernale. J'ai senti des larmes sur mes joues, j'y voyais trouble et je l'ai appelé. Il y a des choses dont je ne me souviens plus car j'ai perdu plusieurs fois connaissance, on me les a raconté.
Ma Serenata a bougé l'oreille et ses yeux révulsés ont papilloté... J'ai entendu ses dents grincer sur ses mors et... ho non ma belle ! elle a tenté de se lever !! Ôter son corps du mien au supplice, me libérer de son poids, ne plus me faire mal. Elle savait, elle savait qu'elle me tuait tout doucement... Autres craquements.
Le feu, l'enfer, le noir...
Mes côtes, 4, avaient cédé. Un maigre rempart rompu entre mes poumons et ma jument. Je ne respirais que par à coups, lorsqu'elle expirait. Nous avions été unies, oh ! pas tout à fait centaure, ce n'était pas ma jument et d'autres corps dansaient avec elle, dans le bonheur et la joie, nous l'étions aujourd'hui dans la chair et le sang, télépathiquement, collées l'une à l'autre dans une étreinte étrange.
Alain me parlait, il avait désanglé Serenata, lui avait ôté sa bride. Il avait appelé l'écurie, les pompiers, les secours, le vétérinaire. On allait venir nous aider, nous sauver.
Ma Serenata clignait des yeux, respirait plus lentement, moins puissament, comme si elle voulait m'écraser le moins possible. Elle ne bougeait plus, seuls ses naseaux frémissaient, sentant des odeurs inconnues de mes narines, mon odeur sans doute devenue étrange, lourde de peur, de douleur et plus...organique, celles de mes entrailles qui s'étaient vidées...
J'ai péniblement remonté ma main vers sa bouche pour lui toucher la peau, sa peau de velours. Elle a alors poussé un presque inaudible soupir rauque et j'ai éclaté en sanglots, des sanglots d'autant plus pénibles qu'ils étaient terriblement douloureux.
L'endroit où nous nous trouvions étaient inaccessible en camion, et la voiture qui transporta l'équipe de secours mis plus de 20 minutes à venir. Il y avait déjà dix minutes que j'étais sous Serenata couchée presque sur le dos...
J'eus droit à toutes les questions possibles : "Vous avez mal ? Où ? Sentez-vous vos jambes ? Vos doigts ? Vous pouvez bouger vos doigts ?... Masque à oxygène, fini le parfum lourd de la terre et des végétaux. On piquait mon bras, on s'agitait, on commençait à s'inquiéter beaucoup sur mon sort. Mes lèvres avaient viré au violet noirâtre et mon visage au blanc vampire. Je ne gardais les yeux ouverts que pour regarder Serenata, qui me regardait, avec le désespoir du monde. Allons nous mourir là, ma belle ? Il fait si beau !
Il y a eu du vent, oui, un vent violent qui se levait et Serenata bougea un peu. Ils l'avaient calmé, elle aussi, par intra-veineuse et les sangles qu'on lui passa autour du corps ne lui firent pas peur. Je n'entendais plus ce qu'on me criait et la tête de Serenata se leva mais cela ne me fit pas mal. On la soulevait, l'ôtait de moi et elle se souleva doucement. La douleur afflua de nouveau comme une attaque sauvage de poignards.
Il paraît que j'ai crié, plutôt vagi comme un bébé, les poumons libérés. Serenata avait encore les postérieurs à terre et je vis ses blessures à elle alors que l'hélicoptère la soulevait peu à peu pour la sortir du "trou" dans lequel elle nous avait entraînées. Ses membres surtout étaient vilainement entaillés car elle s'était, rien qu'au début, fortement débattue pour se remettre debout.
Et elle me regardait toujours. Je ne peux oublier tous ses regards, des yeux qui hurlaient une détresse, une inquiétude... terrible, on aurait presque dit les yeux d'une mère qui voit son bébé se noyer, mourir, se le reprocher, mais sans pouvoir faire quoi que ce soit pour changer les choses.
Mais il y avait autre chose.
Autre chose que je compris comme "Excuse moi"...
C'est anthropomorphique, peut-être, mais c'est pourtant bien ce que j'ai ressenti au plus profond de moi.
On m'a raconté la suite car, à part le vacarme terrible des pales au dessus de moi, je n'entendis ni ne vis plus rien. Si, le ciel et un visage...
Lorsque "ils" sont descendus pour me transférer dans la nacelle hélitreuillée, dans une sorte de sarcophage gonflé, immobilisée de la tête aux pieds et bien Serenata s'est mise à pousser des cris étranges. Alain me dit qu'il ne l'avait jamais entendu faire ce genre de "bruits". C'était comme si elle avait changé de voix. Malgré ses membres sérieusement blessés, elle s'agita comme une diablesse et lorsque je me suis élevée dans les airs, inconsciente, elle a hurlé. Le terme est exact. Un pompier a même cru que c'était moi qui hurlait de douleur... avec plusieurs octaves de plus...
Voilà, le reste je ne m'en souviens plus.
Le résultat de cette "mésaventure" : le bassin brisé à trois endroits dont une brisure à quelques petits centimètres du rachis, 4 côtes cassées, le poumon droit perforé et de multiples lésions et contusions.
Pour Serenata, un sabot arraché sur sa presque totalité, les deux jarrets méchamment entaillés, le calcanéum droit cassé et l'autre félé. Et un changement total de sa personnalité.
Serenata n'était plus Serenata, Sérénette. Serenata était partie.
Elle ne quittait plus son box, ne voulait plus le quitter, elle refusa de manger et même de boire pendant près de 15 jours à tel point qu'il fallu la mettre sous perfusion... Son regard s'était éteint, vide, ses lèvres pendaient mollement, laide, elle était devenue laide...
C'est son propriétaire, le "patron de l'écurie" qui me le rapporta, et moi, clouée dans mon lit d'hôpital, j'en crevais un peu plus chaque jours.
Après examen, le vétérinaire nous révéla la possible raison de la soudaine "folie" de Serenata au passage de ce maudit petit pont. Une attaque cérébrale... Sans séquelles graves, à part cette... mort de l'âme qui laissait son corps sans autre vie que l'organique.
Ma Serenata avait été trahie par son corps, et dans sa tête à elle, elle avait trahi le mien. Oui, elle se laissait mourir de remords, de reproches, de chagrin...
Ma convalescence dura... un ans et demi, dont 3 mois d'hôpital pour complications reinales et pulmonaires. J'avais du sang dans les urines et crachais également du sang... Les détails, je vous les épargne, je me les épargne surtout...
C'est dans cette période de ma vie de cavalière professionnelle que je me suis mise à peindre. Peindre comme une folle, dessiner, peindre encore et encore, jour et nuit. Des chevaux. Sur mon fauteuil, ce maudit fauteuil qui puait le plastique et qui grinçait comme un vieux lit, j'ai peint et dessiné un troupeau de million de chevaux. Un détail les caractérisait tous, tous. Leurs yeux. C'étaient les yeux de Serenata lorsqu'elle me regardait, couchée sur moi... Ils me hantaient...
C'est à ma sortie de l'hôpital que j'exigeais à grande force que l'on m'emmène voir Serenata dont on me donnait que très peu de nouvelles et, surtout, très succinctes...
Lorsque je l'ai vu, dans son box, mes jambes m'ont lâché et je suis tombée à genou. On a ouvert la porte... et tous, je m'en souviens, papa, maman, Alain, mon ami moniteur, mon amie Catherine, monsieur De Rueda, son propriétaire, et sa femme, tous, nous avons assisté à un miracle.
Serenata était méconnaissable, un squelette de cheval recouvert de peau grisâtre et terne, un fantôme. Je me souviens avoir éclaté en sanglots et gémis d'horreur. Ses blessures avaient marqué sa peau, son sabot avait repoussé. Elle ne ressemblait à plus rien de la magnifique lusitanienne qu'elle était... Mais lorsqu'elle m'a vu, ça été comme un tour de passe-passe, magique. Les oreilles tombantes se sont redressées, l'encolure s'est levée, le dos est monté et son visage, car je ne peux appeler sa tête autrement, a semblé, s'est éclaré. Sa bouche et ses naseaux mous se sont tendu sur un doux et faible hennissement, et ses yeux, vides, sombres, ont soudainement brillé, retrouvant un éclat immédiat. Ses yeux brillaient comme des bougies !
Je n'ai jamais vu un cheval pleurer de joie, je ne savais pas non plus si c'était possible, ce jour là j'y ai cru...
Et elle est venu vers moi, elle boitait bas et elle boitera toujours. Je l'ai laissé faire, tétanisée d'émotion, et elle a passé sa tête par dessus mon épaule et m'a attiré contre son poitrail en la ramenant doucement vers elle. Et alors, je l'ai enlacée comme une amie. Monsieur De Rueda lui aussi a pleuré comme un enfant, je le vois encore, pauvre homme, appuyé sur le mur de l'écurie d'une main, se triturant le visage de l'autre, les épaules soulevées de spasmes saccadés, n'osant même pas s'approcher et caresser sa jument qui venait de renaître à la vie. Car c'était ça, Serenata revivait.
En 3 mois, Serenata, avait atteint le point 0 sur l'échelle d'indices d'état de chair, elle ne pesait plus que 300 kg ! Ses longs crins étaient tombés et il ne restait plus que quelques épis sur cette lame qui lui servait d'encolure... Elle ne remangeait, seule, car on avait été contraint de la gaver à la main, que depuis la veille de ma visite... Encore un miracle.
Chacun tirera de cette histoire ce qu'il en voudra, mais la seule conclusion que j'en ai tiré moi, pour l'avoir intensément vécue, c'est que les chevaux ont une âme. Une vraie et ils sont capables de plus d'émotion que celle que beaucoup leur attribuent. Serenata a su que son malaise avait causé un accident grave, très grave, elle a compris qu'elle aurait pu me tuer, elle en a été si horrifiée que ça a faillit la tuer aussi... Cette jument n'a jamais été à moi, sur papier en tout cas mais notre amour n'a fait que grandir au fil des jours où j'allais la voir.
Elle reprit peu à peu du poids, son poil a retrouvé les beaux reflets d'argent d'avant, sa crinière repoussa et elle redevint en quelques mois la belle lusitanienne qu'elle était. Elle ne dansait plus comme avant, elle ne dansa plus du tout, car elle refusa catégoriquement d'être montée.
Par personne.
Malgré les interdictions du médecin, j'essayais moi même un jour, à cru, peau à peau, elle s'y opposa avec une sorte de fermeté douce, comme pour me dire "non, je ne veux plus faire de mal à personne". Elle me repoussa du nez, s'écarta, déroba sans aucune agressivité. On n'insista pas, elle poulinerait, voilà tout.
Mais aucun poulain ne voulu grandir dans son ventre. Alors ? et bien, elle vivrait d'amour et d'eau fraîche et ce fut cela jusqu'à son départ définitif pour la Grande Prairie Céleste. Elle mourut à l'âge respectable de 25 ans, sans bruit, dans son box, une nuit de printemps. Sans spectateurs, elle tira sa dernière révérence.
Moi, ce jour-là, je n'ai pas pu pleurer lorsque monsieur De Rueda m'a appelé pour me le dire. Lui, il en hoquetait.
Voilà ma belle, tu es partie sans dire au revoir à personne. Tu étais venu au monde comme ça, seule avec ta maman dans un pré vert du Portugal. Je ne t'en veux pas, ma belle, je ne t'en voudrais jamais pour ce bassin qui me fera toujours souffrir et qui me fait marcher un peu chaloupé et pour tout le reste. Non, il ne reste de ton souvenir que mon amour pour toi et ta bonté, quelques photos, je ne suis pas une collectionneuse de photos souvenirs, mes images je les ai dans le coeur.
Ma carrière équestre s'acheva là, après 7 ans de "labeur" auprès des chevaux. Grâce à ma belle Serenata, je ne suis plus cavalière professionnelle mais cavalière toujours, et sur Mes chevaux. Je suis peintre, peintre de chevaux et même maintenant, je n'arrive pas à faire autrement, c'est l'oeil de Serenata qui éclaire les têtes de tous mes chevaux...
Anne PIOLA
oeuvre:Anne Piola